Rencontre avec Geneviève Gautier, auteure de  » Sous l’aile du destin « 

Geneviève_Gautier_EdilivrePouvez-vous introduire en quelques mots votre roman ?
J’ai préféré inventer plutôt que d’écrire une biographie. Je me suis d’abord basée sur un récit qui avait circulé dans les milieux de Londres, car il m’avait paru capable de retenir l’intérêt des lecteurs. Je l’ai transposé dans la région de France que j’habitais à l’époque : le Berry. En même temps, je me suis inspirée des châteaux de la région (il y en a beaucoup) et de la route Jacques Cœur. Mon livre est un regard sur le passé du siècle, une saga qui commence vers 1912 et se termine en 1947 environ.

Que représente le personnage de Véronique – ses frustrations, ses espoirs ?
Véronique est certes le personnage central, mais dans le déroulement du temps, son histoire se poursuit à travers celle de sa future belle-fille, Laurence. Celle-ci continue en effet de lutter en faveur de la libération des femmes et agit pendant la guerre de 39-45 comme Véronique aurait aimé le faire elle-même, si elle l’avait pu.
Véronique se révolte contre tout ce qui lui parait injuste. Ses frustrations proviennent d’une éducation orientée, qui manipule les femmes sans qu’elles le comprennent. La première frustration, et non des moindres, celle qui marque à jamais la femme, provient d’un mariage arrangé pour des raisons financières, sans aucun sentiment. Ensuite, à l’arrivée du neveu de son mari, Véronique prend conscience de ce qui lui a manqué au cours des années, la jeunesse de celui qu’elle tenait dans ses bras !
A côté de la vie provinciale ennuyeuse et monotone, la vie dans la capitale pourrait être passionnante. Les spectacles, les livres, les gens, tout serait différent. Elle écoute Xavier et Paris se met à briller de tous ses feux tentateurs aux yeux de son imagination.

Vous avez choisi d’ancrer votre récit dans la première moitié du XXème siècle. Pourquoi cette période en particulier ?
Quand j’ai décidé d’écrire un roman, je savais qu’il fallait choisir un sujet qui me tienne particulièrement à cœur. Or qu’est-ce qui nous tient le plus à cœur, sinon notre jeunesse ? J’ai atteint mes dix-huit ans en juin 40. Mon sujet s’imposait : l’amour et la guerre ! Quel sujet ! Digne d’inspirer les plus grandes tragédies. Sans m’élever jusqu’à ce niveau, j’ai consacré environ deux cents pages à la guerre et mes lecteurs les ont particulièrement appréciées. Tous les détails descriptifs sont exacts, la drôle de guerre 39-40, le théâtre, la radio, la BBC, Londres, etc. Le personnage du libraire a réellement existé comme je l’ai décrit, c’était le mien. J’ignore son nom véritable, mais il était belge. On devrait pouvoir le retrouver dans les archives. J’aurais voulu rester à Paris, mais en juin 40, ma famille m’a envoyée dans le Berry avec ma grand-mère, désolée, elle aussi de quitter la capitale. Les jeunes gens que je voyais chez le libraire me passionnaient, en particulier ce Roland du roman, qui n’était autre que Roland Laudenbach, futur directeur des Editions de la Table Ronde et auteur de dialogues de films.
Je n’ai donc retrouvé le libraire que lorsque je suis revenue à Paris en 45, j’étais entrée dans l’armée de l’Air. Il m’a dit qu’il avait regretté mon départ. Sa sœur m’a dépeint d’abord son rôle de Résistant pendant l’occupation, puis sa maladie et sa mort, comme je l’ai raconté. J’ai essayé de reconstituer son rôle. Je n’ai pas été aidée dans mon travail de romancière, j’ai donc inventé le voyage jusqu’à Londres de Michel ; j’espère qu’il est à peu près plausible. Je ne pouvais pas décrire ses missions secrètes, qu’il est supposé accomplir, car j’en étais incapable. Même mon mari, qui a été Résistant de la France Libre, ne m’a rien dit, en dehors de ce que tout le monde savait. Il faisait seulement remarquer, par exemple : « Pour mon baptême de l’air, j’ai vécu le décollage, mais pas l’atterrissage de l’avion ». J’étais obligée de me contenter de petites phrases de ce genre !
Au passage, j’ai souhaité rendre hommage à un de mes grands oncles, Wladimir de Tannenberg, agrégé de mathématiques, auteur de ce merveilleux manuscrit Les Courbes à Torsion Constante, que j’ai vu de mes yeux et admiré depuis mon enfance, mais qui a disparu pendant la guerre. Et cela, je n’ai pas pu l’encaisser ! Ceci dit, je me suis beaucoup amusée en écrivant ce chapitre, car je me suis livrée à ma fantaisie.

Le thème principal de votre roman est l’amour que votre personnage principal va découvrir et expérimenter. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?
Mon héroïne se demande après sa nuit de noces : « Finalement, qu’est-ce donc que l’amour ? S’agit-il uniquement de l’union des corps ? Faut-il s’en contenter ? Que comprennent les hommes ? Pour eux, bien souvent, avec le physique, tout est dit. La femme est différente. »
De façon paradoxale, ce qui sauve Véronique c’est sa sensualité, qui lui permet de rendre supportable ce qu’elle doit subir. C’est la première période de son existence, vie conjugale, naissance de ses filles. Deuxième période, l’arrivée de Xavier, elle s’enflamme. Son rêve, en lui faisant espérer l’amour réciproque et le cadeau d’une vie brillante, s’impose avec une telle force qu’elle trouve en elle-même des ailes, pour s’arracher à tout ce qui comptait le plus dans sa vie. Ce n’est que vers les quarante ans, dans la troisième période, qu’elle éprouvera enfin cette passion, ce bel amour qu’elle a toujours souhaité plus ou moins consciemment. Né au cours de l’action, hélas, il ne peut pas durer.

Qu’est-ce que votre roman nous apprend sur la société du début du siècle ?
Comment ai-je pu inventer une pareille nuit de noces ? Si des scènes de ce genre ont dû souvent exister à cette époque, c’est à cause des lois qui donnaient une suprématie totale à l’homme et presque aucun droit à la femme. Et de plus dans « la société » les mariages sont des affaires d’argent. La beauté est une valeur « marchande » ou presque. Quant à l’homme, sa tyrannie devient la loi du ménage.
Quand le prétendant vient faire sa cour, c’est toujours en présence de sa future belle-mère, pour protéger la virginité de la fiancée. Une seule entrevue en tête-à-tête aurait pu faciliter la naissance d’un sentiment. C’est le contraire qui se produit, Véronique est très choquée. Sa mère, fausse consolatrice, lui propose la parodie d’un sentiment, parodie qu’elle ne veut pas accepter. La Belle Epoque est hypocrite. Robert lui demande sa main, on sait bien qu’elle va accepter, dans sa situation, elle ne peut pas faire autrement. Elle comprend parfaitement qu’il s’agit d’une affaire.
Elle ne connaît pas vraiment son fiancé et se demande comme il va se comporter. A cause du caractère ardent et impatient de Robert, une crise survient. C’est une bataille. Pour Véronique, c’est comme un viol légal. Quel choc !
On a voulu lui faire croire qu’elle n’avait qu’à subir, que c’était son rôle, qu’elle devait ‘rester modeste et à sa place ‘, obéir  était sa destinée, sa vocation. On ne lui a pas laissé d’autre choix. On a jugé qu’une instruction limitée était bien suffisante, on l’a presque persuadée que puisque la femme est plus faible que l’homme physiquement, il en est de même sur le plan intellectuel. Elle aurait peu d’aptitudes pour les sciences. Il n’y a que deux carrières respectables pour une femme : l’enseignement et le métier d’infirmière. En général les femmes qui gagnent leur vie sont à plaindre. Les autres, les femmes mariées, sont perpétuellement enceintes.
Enfin on ignore l’art d’aimer, les secrets du corps féminin. La sensualité est un péché, on n’en parle jamais. La chance de Véronique, c’est qu’elle est très douée pour la volupté. C’est bien le tableau de la Belle Epoque, évidemment il n’était pas toujours aussi excessif. Après avoir été tellement frustrée, la femme se venge en prenant un amant.
Tout va changer. Véronique se révolte. La guerre va révéler les femmes qui remplacent au travail les hommes absents. La belle jeunesse a été fauchée, conséquence, ce sont les années folles. Les choses semblent s’équilibrer à partir de 1930, puis c’est la deuxième guerre mondiale. A travers tant d’évènements tragiques, la vie n’est pas commode, ni pour les hommes, ni pour les femmes, mais les barrières tombent, la lutte commune les rapproche.

Votre héroïne, prisonnière de son mariage, fait un peu penser à Madame Bovary de Flaubert. Une influence ? Y a-t-il des auteurs qui vous ont beaucoup influencée ?
Si j’ai été influencée par Flaubert, je ne crois pas, ou alors c’est inconsciemment. Je le lisais à quinze ans. Ce que j’aimais, c’était les belles descriptions dans Salambô. Chacun peut penser ce qu’il veut.
Je ne me suis pas du tout référée à la littérature, même si je l’ai étudiée, car la vie amenait de tels problèmes et si tragiques, que c’est la vie qui s’imposait au premier plan. La mienne, en moi et l’entourage et les récits que l’on me faisait. Donc, j’avais retenu et noté en dix pages le récit d’une amie, l’histoire vraie d’une anglaise de la haute société qui, mariée et ayant deux filles, abandonne son mari et son foyer pour vivre avec un autre. Elle a alors un fils qui devient extrêmement brillant… Voilà le sujet que j’avais choisi en premier.

Un dernier mot pour vos lecteurs ?
Je les remercie de me lire, ainsi, en quelque sorte je me trouve auprès d’eux.