Rencontre avec Mokhtar Atmani, auteur de  » Le Juron du Tyranneau « 

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Mokhtar Atmani, pouvez-vous parler de votre ouvrage Le Juron du Tyranneau ? Mon roman est un récit dramatique tant par ses développements que par ses techniques (dramaturgiques et narratologiques). C'est aussi un ouvrage thématique compte tenu de la problématique dont il traite, puisqu'il se transforme en une quasi- tragédie dans la forme comme dans le fond. La composition de mon œuvre, est assise sur une structure dramaturgique et narratologique solide, cohérente, souple, dynamique qui est construite selon une approche méthodologique universelle qui favorise la diversité, le ludisme, les alternances émotives, le suspense, en un mot, le plaisir et l’expression de sentiments de joie, de drame, de doute, de justice et d’injustice, de bonheur et de malheur. Le panel structurel est renforcé d’une manière intelligente et efficiente par une panoplie de procédés dramaturgiques et narratologiques qui provoquent un engouement extraordinaire et contribue à réguler la chronologie de l’intrigue, son rythme, ses renversements, ses changements visibles et inopinés, ses surprises, ses coups de théâtre, ses ironies dramatiques, ses enchâssements, ses mises en abîme. Sa dynamique tonitruante donne l’envie de lire, de savourer, et de ressentir le plaisir dans sa dimension la plus humaine. Mon œuvre, étalée sur 370 pages, est organisée en un prologue, trente six chapitres, un épilogue et une dédicace à des compagnons de lutte qui ont apporté beaucoup à la littérature française et universelle, et enfin aux luttes successives de notre peuple. Par ailleurs, l’ouvrage Le Juron du Tyranneau, roman de société, traite une problématique politico-culturelle et morale. Le sujet ? Des pays qui n’arrivent pas à se libérer de l’hégémonisme et de l’exclusivisme de certaines catégories sociales qui monopolisent et agissent individuellement et collectivement empêchent toute tentative d’oxygénation et de libération de la société et particulièrement de la jeunesse, au nom de  « leurs sacro-saints principes ».

Comment vous est née l'envie d'écrire ? Mon itinéraire est appréciable, cela dit modestement. En effet, après mes premières expressions écrites très appréciées par mes instituteurs, c’est dans le scoutisme que j’ai commencé à écrire tantôt des poèmes, tantôt des sketchs, fortement prisés par mes compagnons durant nos veillées en camping. Mais c’est depuis 1963 que je me suis mis résolument et sérieusement , à créer et à adapter des textes de théâtre, aidé en cela par la formation spécialisée que j’ai suivi durant un long cursus. Celui-ci s'est déroulé en plusieurs phases qui m'a mené, en 1963  à Tixéraine, en passant successivement à Vaugrigneuse (Seine et Oise), au T.N.P. Palais de Chaillot, au Théâtre d’Aubervilliers en 1966, en retournant à Erriadh et Tixéraine en 1969 et en poursuivant à Strasbourg (au TNS), au Théâtre de Pont à Mousson , à celui de Nancy ,et à Bar-le-Duc en1975. Ce cursus, ajouté à mes efforts personnels d'autodidacte, m’a permis d’accumuler l’essentiel de mes connaissances théoriques et pratiques, actuelles en tant que dramaturge, romancier, metteur en scène, critique dramaturgique ,chercheur-conférencier et formateur en dramaturgie, en narratologie et en mise en scène .Il est évident aujourd’hui que j’exerce l’écriture dans toute son immensité et ses variétés, avec une certaine maîtrise, en m’appuyant pour ce faire sur les règles universelles et le talent.

Avez-vous des habitudes d'écriture particulières ? Ma démarche s’appuie sur la méthode et l’organisation sérieuse du processus qui doit amener à la fécondité de l’œuvre. Cette démarche est l’aboutissement d’un long cheminement d’observation et d’expérimentation à partir d’exemples de nombreux auteurs et des très nombreuses contributions diversifiées au plan théorique. Ne pouvant m’étaler dans le cadre de cette rencontre, je peux dire succinctement que mes habitudes d’écriture sont diversifiées, car chaque œuvre se développe selon ses caractéristiques propres. Elle s’appuie sur les normes d’écriture universelles qui, loin de constituer des contraintes, offrent à l’auteur des possibilités extraordinaires d'expression et de créativité, en le libérant des soucis d’organisation et des exigences structurelles (choix d’orientation de l’œuvre, genre, point de vue, parti-pris, objectifs, structures dramaturgiques et narratologiques, intrigue avec ses différentes entités organiques, ses zones structurelles, ses nœuds fixes et ses nœuds mobiles, sa chronologie et sa tension ,les personnages et leur caractérisation, les situations et leurs détails, le temps et l’espace, etc. …).Bref, tous les fondements qui animent la dynamique de l’histoire. Cet ensemble d’éléments et d’autres qu’il serait fastidieux d’énumérer, constituent les matériaux qui contribuent à élaborer « le cahier de charges dramaturgiques et narratologiques » qui devient l’instrument par excellence et le tableau de bord qui déterminera le parcours qui sera emprunté par le récit. Déchargé de ce lourd fardeau structurant, l’auteur est libéré pour une seconde phase décisive du travail créatif. Son inspiration, (son imagination) qui a été utilisée a bon escient et sans perturbation, liée à une intense sollicitation dans la phase suscitée, se met entièrement au service des exigences de créativité au plan esthétique, sémantique, imaginatif, poétique, etc.…, permettant ainsi une meilleure valorisation des potentialités de l’auteur, ce qui se traduit par une teneur plus qualitative de l’œuvre.

Quel message souhaitez-vous transmettre avec votre écrit ? Je répondrai à cette question par deux rappels historiques si vous me le permettez : 1- Galileo Galilée découvrant que la Terre était ronde, s’est vu condamné pour cela, par le procès de l’Inquisition. Pour seule réponse, il avait, malgré la contrainte, répondu : « et pourtant elle est ronde ! ». 2- Dimitrov, grand dirigeant du mouvement ouvrier international, impliqué par provocation dans l’affaire de l’incendie du Reichstag par le pouvoir aveugle d’Hitler, répondait à la proclamation de la sentence prononcée contre lui ,en reprenant les propos ci-dessus de Galileo Galilée et en poursuivant : " Et pourtant elle tourne, la roue de l’histoire, elle ne tourne pas en rond, faisant du surplace, mais elle tourne en spirale, partant d’un point pour occuper tout l’espace ! Vous me mettez en prison, c’est votre verdict ! Mais elle ! Allez-y tant que vous y êtes, arrêtez-là ! " Mon message est tout à fait simple. Rien ne sert de barrer le chemin au progrès d’une société qui ne peut être véhiculé que par sa jeunesse. Quelques soient les entraves, les embûches, les barrages, chaque génération doit jouer son rôle historique dans le processus d’évolution des peuples et des sociétés. Chaque génération vient, en effet, avec son énergie physique, morale et intellectuelle et c’est cette vitalité et ce dynamisme renouvelés qui assurent le progrès de l’Humanité.

Quels sont vos auteurs de référence ? A vrai dire, je suis admiratif de la majorité des auteurs classiques dont je cite pêle-mêle et de tête, sans aucun classement :Aristote, Eschyle, Aristophane, Sophocle, Shakespeare, D’Aubignac, Voltaire, Diderot, Victor Hugo, Racine, Walter Scott, Gorki, Stendhal, Goethe, Tolstoï, Dostoïevski, Gontcharov, Tourgueniev, Romain Rolland ,Brecht, Molière, Marivaux, Labiche, Maïakovski ,Meyerhold, J.J.Rousseau, Copeau, Artaud ,Beckett, Craig, Kantor, Brook, Gabriel Garcia Marquez Claudel, Grotowski , Ibsen, Jarry, Lessing, Maeterlinck, O. Neil ,Pirandello, Schiller, Tchékhov, Vilar, Gatti ,Kateb Yassine, Mammeri, Yasmina Khadra ,Steinbeck, Vitez ,Gozzi, Gérard de Nerval, Mouloud Feraoun, Alloula, Assia Djebbar, Gogol, Planchon et tant d’autres. Quant à de potentiels modèles référentiels, je ne suis aucun modèle, mais je puise de la synthèse du processus universel : d’Aristote à nos jours. Donc mes seules références sont le patrimoine universel et identitaire de mon pays et de mon peuple.

Quel sont les thèmes qui vous inspirent le plus ? Tous les thèmes qui traitent des différentes problématiques sociétales, en priorisant celles qui revêtent une certaine acuité pour les couches déshéritées d’une part ,et celles qui abordent les sujets relatifs à la liberté d’expression, les droits de l’homme, la démocratie, le respect d’autrui notamment de la femme et de ses droits, la nature humaine et ses valeurs et ses faiblesses, le respect de la nature et du système écologique, la lutte des peuples pour le recouvrement de leur liberté et de leur indépendance, et tant d’autres thématiques similaires. Durant ma longue marche d’auteur qui dure depuis une cinquante d’années, j’ai traité autant que faire se peut, toutes les thématiques suscitées .Cela m’a permis de produire une quarantaine d’œuvres dramatiques pour le théâtre, dont une dizaine d’adaptations et une trentaine de créations et enfin un roman et plusieurs recueils de poésie.

Avez-vous peur de la page blanche ? J’ai connu ce phénomène paralysant au tout début de ma carrière d’auteur, car je n’étais initié à aucune méthode. Franchement, mes premiers pas se sont faits avec un balbutiement avéré et étaient emprunts d’un archaïsme primitif et cela malgré les prédispositions talentueuses que j’avais et qui constituaient dans une certaine mesure, un atout non négligeable. Cependant, j’avais compris que pour tout autre chose, on ne peut la pratiquer que si l’on connait ses règles. J’étais fixé que l’écriture est une langue avec laquelle, on communique. Ainsi donc, on ne peut parler une langue sans maîtriser sa grammaire. Tirant tous les enseignements de cette situation et usant d’une conviction ferme et d’une volonté sans limite, je me suis engagé avec passion dans un processus de maîtrise des différents outils techniques de maîtrise des voies. Cela avait pour but de maîtriser cette fameuse grammaire qui allait me permettre d’user de connaissances universelles pour composer une histoire qui soit dotée de tous les ingrédients d’un récit homogène, vraisemblable, captivant et produisant à la fois réflexion et plaisir. La maîtrise des règles universelles et le talent permettent de surmonter toutes les difficultés de l’écriture de l’œuvre et mènent à la créativité intense, au sens du chef d’œuvre. Aujourd’hui grâce à cela, ,je ne connais pas ce phénomène de page blanche, bien au contraire à l’aide de la méthode que j’ai développé ci-dessus, les moments de la composition et ceux de l’écriture, loin d’être ceux d’un stress envahissant et perturbateur, deviennent de réelles occasions d’épanouissement, de plaisir et d ‘évasion consciente dans les mondes que recherche un auteur dans sa quête du beau, du poétique, de l’émouvant, de l’imperceptible et du sublime.

Quels sont vos futurs projets d’écriture ? Ils sont nombreux et mon statut de retraité me permet de me livrer entièrement à la composition et à l’écriture d’œuvres littéraires. Dans l’immédiat, je travaille sur un roman historique ayant trait au combat pour l’indépendance nationale dans la région de Saida. Je traiterai cette thématique sous la forme d’une trilogie. Il s’agira pour moi de clarifier les spécificités techniques du roman historique d’une part, et de réhabiliter la position stratégique et les combats et sacrifices des forces libératrices de la région de Saida, très longtemps marginalisées. Mon second projet important, voire vitale pour la pratique littéraire et théâtrale, consiste en la réalisation d’un manuel de dramaturgie et de narratologie qui sera destiné à impulser et à contribuer selon ses moyens à mettre cette pratique sur des rails universels en Algérie, au Maghreb, dans le monde arabe, et en Afrique. Il y a, aussi, le projet d’écriture de deux œuvres théâtrales.

Un dernier mot pour les lecteurs ? Le Juron du Tyranneau est un roman qui a été composé et écrit soigneusement et sérieusement, usant de techniques littéraires capables de créer et de provoquer le plaisir, la passion, l’épanouissement, le régal de l’être et les sensations humaines les plus intenses. Il a été écrit avec un amour, une lucidité, une vraisemblance et une ambition à la hauteur du goût des lecteurs auxquels il voue un respect tout au long de son développement. Je souhaite qu’il soit lu attentivement avec autant d'amour que j'ai éprouvé au moment de sa composition et de son écriture. Je vous salue.


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