Rencontre avec Jean-Jacques Pardini, auteur de « Jan »

Présentez-nous votre ouvrage.

Il s’agit d’un roman dont la toile de fond historique est l’immolation, le 16 janvier 1969, de Jan Palach, ce jeune étudiant tchèque qui n’a pas supporté l’occupation de son pays. Le 19 janvier prochain, des hommages seront sans doute rendus pour le cinquantième anniversaire de sa mort. Mon roman mêle fiction et faits historiques et, naturellement, je me suis beaucoup documenté et suis allé à Prague pour m’imprégner des lieux. Par ailleurs, le phénomène de ce que l’on appelle les « torches vivantes » est un sujet de réflexion qui ne laisse pas de susciter la perplexité lorsque l’on pense que des personnes, dans différents pays, n’ont pas hésité à faire le sacrifice de leur vie pour éveiller ou réveiller les consciences. Mon roman offre aussi une réflexion sur ce thème. J’ai campé des personnages qui réagissent au sacrifice de ce jeune homme selon leur sensibilité. Karel, Kristina, Zdenka, Viktor, Anna et les autres acteurs de ce récit auront des attitudes différentes, révélant une palette riche d’émotions et de sentiments humains : la dignité, le courage, la résignation, la lâcheté, la duplicité, la peur… L’Amour entre Kristina et Karel traverse aussi ce récit, un Amour pur, mais difficile à vivre, un Amour qui, malgré les événements dramatiques et l’absence, durera comme dure le temps perdu que l’on retrouve toujours.

 

Pourquoi avoir écrit ce livre ?

Je ressentais le besoin d’écrire un roman où régnerait une atmosphère à la fois mystérieuse et morale. Le mystère d’une dystopie (je me réfère à 1984 d’Orwell dans mon livre), conjugué à la morale d’une époque marquée par le tragique. La manière dont les personnages que je campe évoluent n’est pas univoque et ce n’est pas neutre. Par-là, je souhaitais exprimer la variété des comportements humains face à l’inacceptable et la barbarie. Je souhaitais aussi écrire sur l’Amour qui peut lier deux êtres sur le temps long, malgré la séparation et les souffrances. Ce sont tous ces « ingrédients » que l’on retrouve dans mon livre.

 

À quel lecteur s’adresse votre ouvrage ?

Le roman que j’ai écrit s’adresse à différentes catégories de lecteurs.

Il s’adresse, d’abord, à celles et ceux qui s’intéressent à l’Histoire, particulièrement à l’histoire d’un pays souvent dominé par des puissances extérieures. Dans mon roman, je rapporte qu’à diverses époques, dans ce pays, des hommes et des femmes se sont levés et se sont révoltés, n’hésitant pas à se mettre en danger parce qu’ils considéraient que leur dignité devait primer sur leur sécurité. Jan Palach fut l’un de ces hommes. Il s’adresse aussi au lecteur amateur d’intrigues ourdies contre les opposants à un régime totalitaire. Le héros principal est professeur de droit et doit faire face à toutes sortes de provocations, de vexations et d’humiliations au sein même de l’Université dans laquelle il officie. Ce roman intéressera sans doute également le lecteur qui aime voir évoluer des personnages « si humains » avec leurs forces et leurs faiblesses, leurs vertus et leurs bassesses, leurs qualités et leurs défauts. Enfin, celles et ceux qu’une histoire d’Amour (remarquez la majuscule) ne laisse pas indifférents seront, je l’espère, comblés.

 

Quel message avez-vous voulu transmettre à travers ce livre ?

Il s’agit du même message que celui que je me suis efforcé de transmettre dans un petit essai que j’ai publié en 2017, intitulé Que vive l’espoir ! (L’Harmattan). Avons-nous un autre choix que celui d’espérer ? Non pas espérer une vie meilleure dans un au-delà dont l’existence est improuvable (même si chacun est libre de croire ou de ne pas croire). Mais espérer que l’Homme soit plus raisonnable. Lorsque Jan Palach accomplit le geste fatal, il espère réveiller la conscience d’une nation qui s’est résignée. Je pourrais citer Albert Camus, dont je suis un grand admirateur, et rapporter ce qu’il avait écrit, après la seconde guerre mondiale, sur l’exigence d’un « Nouveau contrat social ». A la fin de mon roman, le peuple tchécoslovaque retrouve sa liberté, signe que le sacrifice de Jan n’a pas été vain. Dans l’esprit de Kristina et Karel qui se sont retrouvés après des années de séparation, résonne alors la phrase d’Apollinaire : « je donne à mon espoir tout l’avenir qui tremble comme une petite lueur au fond de la forêt ».

 

Où puisez-vous votre inspiration ?

Outre mes lectures, mes sources d’inspiration sont multiples.

Professeur de droit public et comparatiste, je suis naturellement très intéressé par les régimes politiques, par l’histoire constitutionnelle des Etats et par les conditions d’organisation d’exercice des libertés des citoyens. A ce propos, l’histoire tchèque, par sa richesse, mais aussi par ses douleurs, ne pouvait être qu’un objet d’étude stimulant. Mais j’ai été aussi influencé par l’œuvre de Milan Kundera, notamment La plaisanterie, Jacques et son maître et Le livre du rire et de l’oubli. Dans Jacques et son maître, Kundera écrit en substance que l’invasion russe a été vécue par beaucoup comme une tragédie ; non pas tant parce que, écrit-il, « la persécution était tellement cruelle, mais parce que nous étions persuadés que tout (…) était perdu à jamais ». C’est cette résignation que Jan Palach n’a pas supporté. Mon inspiration trouve aussi sa source dans l’intérêt que je porte aux questions philosophiques et aux interrogations existentielles qu’elles supposent. Jan Palach, ne l’oublions pas, était étudiant en philosophie ; je suis en droit de penser que son sacrifice a été précédé d’une réflexion sur le sens de la vie. Enfin, je puise mon inspiration au cœur de mon être, dans ma sensibilité et dans mes propres questionnements. Je crois que tout auteur est soumis à ce tropisme.

 

Quels sont vos projets d’écriture pour l’avenir ?

Ils sont tellement nombreux ! Je pense écrire sur mon pays d’origine, l’Italie, pour raconter l’histoire de mes aïeux. Ma formation et mes recherches universitaires (j’ai soutenu une thèse de droit constitutionnel franco-italien) et mes racines font de ce projet une évidence sans que je sache, cependant, quelle forme il prendra. J’ai aussi un projet d’écriture sur les arcanes du monde politique qui n’exclura pas toute dimension philosophique. Le but est de revenir sur un thème classique, celui du rapport entre contemplation et action, entre retrait et engagement, qui taraude l’esprit humain depuis l’Antiquité. On oppose généralement les deux termes du rapport alors, pourtant, que de leur (ré)conciliation peut naître une vertu. Sénèque ne pensait-il pas, en substance, que la contemplation était une forme d’action car si l’on est utile à soi-même, l’on est nécessairement utile à l’autre.

 

Un dernier mot pour les lecteurs ?

Il sera bref ! J’espère que les lecteurs de mon roman trouveront du plaisir à sa lecture. Et je leur sais gré de me faire part de leur sentiment et de leurs critiques. L’essentiel pour un auteur est le cadeau qu’on lui offre en lui exprimant son ressenti. L’écriture est un don de soi, ne l’oublions pas.