Rencontre avec Roland Yehoun, auteur de « Serment d’ivrogne »

Roland Yehoun, présentez-nous votre pièce de théâtre Serment d’ivrogne. Serment d’ivrogne apparaît comme le passé, le présent et le futur des peuples africains mis en scène dans un seul ouvrage. L’écrivain et l’historien appartiennent à la même famille. L’historien, même s’il n’a pas vécu les faits, les retracent, donne une sépulture digne à travers la chronique historique qui est faite. L’historien, par sa recherche restitue le fait historique. Ce fait historique, une fois restitué par ses bons soins, l’écrivain s’en nourrit, en essayant de refaire vivre le passé.   Il fait porter les vieux habits à de nouveaux personnages pour ressusciter le passé endormi dans les manuels de l’historien. C’est comme ça que j’ai fait revenir sur des temps modernes, le soulèvement populaire de 1966 dans notre pays, le Burkina Faso. Parce que le contexte a changé, les acteurs ont changé. Mais les faits, furent-ils fictionnels, permettent à la nouvelle génération de comprendre pourquoi, par moments, un peuple doit dire non à ses dirigeants qu’il a choisi dans les urnes. J’étais très fier de voir les soulèvements en Tunisie, en Egypte, contre des régimes qu’ils ont eux-mêmes assis, par le vote. Un dirigeant, comme quelqu’un l’a dit, doit être une étoile polaire. Une fois qu’il cesse de l’être, il faut le rappeler à l’ordre, s’il s’entête, le peuple lui seul peut le faire payer le prix de son entêtement, en se révoltant non par les armes, mais par des soulèvements du même genre que dans Serment d’ivrogne. Ça coûte en effort, en vie humaine, en matériel, en argent aussi mais ça finit toujours par payer. Ce n’est ni les acteurs du soulèvement dans Serment d’ivrogne, ni ceux des soulèvements en Tunisie et en Egypte, qui trouveront des choses à redire sur ce point. Mais dans Serment d’ivrogne, c’est une fiction théâtralisée, inspirée des faits passés et en cours sur le continent, et à travers le monde. Serment d’ivrogne avait déjà attaqué le président sénégalais Abdoulaye Wade  avant sa chute en 2012 dans un dialogue entre deux personnes à la page 117 et passim : "Le poète Le peuple sénégalais et l’Afrique ont salué Dans les larmes de joie, les cris de bonheur Les soirées festives, les bouteilles de vin L’arrivée de Wade, au perchoir dakarois Ensuite certains ont pleuré dans les menottes Journaliste, hommes politique, ses amis, ses camarades de route Voyez-vous le fauteuil fait perdre la tête Et sans la tête, on se contente de ses épaules Pour faire des sorties de parade et de vacarme. (Ovations)  Le journaliste  Je partage ton avis en partie Parce que les deux ne sont pas comparables Celui-là porte des lunettes de viveur Avec son regard de connaisseur Et l’autre des boubous de buveur Avec un chapeau de pèlerin du monde Avec ses sandalettes du parfait imam. C’est dire combien cette œuvre est au cœur des réalités sociopolitiques de l’Afrique." Vous avez également publié un deuxième ouvrage, un recueil de poésie qui s’intitule Les dernières confessions, quels messages teniez-vous à faire passer à travers vos proses ? Les dernières confessions est un second recueil qui est suit le tout premier. Mais en réalité, c’est une suite du tout premier.  Je l’ai intitulé les dernières confessions à la suite d’un poème que j’ai écris en complément : Je me confesse. Parce que j’ai estimé, qu’après avoir dit que nous sommes menottés inconsciemment par l’amour, il fallait une dernière confession, pour ne plus rien dire de tout ça, même si cela n’est pas possible. Pourquoi, parce que je continue d’écrire sur ce que Max Jacob a appelé les actualités éternelles dont l’amour. La vie est en réalité un condensé d’amour. Un condensé dans lequel la vie amoureuse de chacun s’y trouve à son propre insu. Comme pour dire que : notre cœur s’arrête là où démarre le cœur de l’autre et vice versa. Et quand on enterre en pleurs, regrets et même en sang une histoire d’amour au même moment une belle histoire se fait porter sur les fonds baptismaux. Cela vaut de confesser que nous sommes le fruit des gens qui ont vécu d’amour ; nous  vivons d’amour, et ferons vivre d’amour des générations nées de nos cendres. Expliquez-nous le passage de la poésie au théâtre Je suis poète avant d’être tout le reste. Avec la publication de mon premier recueil de poèmes, des gens proches de moi, des simples lecteurs m’ont dit en face : nous  ne comprenons pas ta poésie ; peux-tu essayer un autre genre ? Voilà, c’est par là que le déclic de m’essayer à d’autres genres est venu. Et comme, j’ai l’avantage d’être scénariste, j’ai commencé à transformer  mes scénarii. La malédiction du sein, mon premier roman publié aux éditions Praelego, existe en version scénario ; Serment d’ivrogne également existe en scénario. J’ai bien d’autres ouvrages manuscrits, qui existent sous les deux formes : scénario, roman, pièce de théâtre. En réalité, je n’ai fait que changer simplement de pirogue pour aller au théâtre. Parce que l’écriture scénaristique est très, très proche de celle théâtrale. Avez-vous des habitudes d’écritures particulières ? On ne change pas les bonnes habitudes. Je procède dans l’écriture de mes ouvrages, en dehors de la poésie, par écrire le sujet traité en scénario, puis je le reverse dans le moule du roman. Donc ça donne un roman en mots et en images pour qui sait lire. Je suis très à l’aise quand je procède par scénario puis roman. C’est fantastique pour moi. Mais, la poésie ne rentre pas dans ce cas là. Lui, est un genre dominateur. Avec la poésie, on obéit aux ordres que le genre nous impose, prosateurs ou adeptes de la métrique. Si vous deviez définir la poésie en quelques vers … " Un tam-tam qui se joue au-delà terres Un air qui s’écoute au-delà mers Pays où s’origine tout  poète du monde Une Eglise laïque sans prêtres ... " Quel serait le plus beau compliment qu’un lecteur puisse vous faire ? Je n’aime pas trop les compliments. Parce qu’il y a plein d’hypocrisie dans la parole de l’Homme. A la place de « j’ai lu vos œuvres, vous avez du talent ». Je préféré qu’un auteur me dise : « travaillez à élever  votre talent à son plus haut niveau. Je sais que vous êtes capables. Je sais que vous y arriverez. Courage ! Et au travail ! » Cela me donne de l’énergie supplémentaire pour mener à terme de nouveaux projets littéraires. Que recherchez-vous dans l’écriture ? Ecrire pour moi, est une espèce de rétrocession que je fais. Par l’écriture, je rétrocède au monde, le fruit des matériaux dont je suis fait. Ces matériaux sont entre autres le savoir, le savoir-faire et le savoir-être que nous impose un certain vivre ensemble en société, dans le milieu du travail, et vis-à-vis des coreligionnaires, par exemple. Parce que le poète n’est pas extra muros mais intra muros. Il vit avec des hommes, côtoie toutes sortes de sensibilités, il vit des tensions, tout comme des moments d’apaisement. Le talent naît de là, et la muse se révèle, s’envole pour permettre au poète d’exprimer ses ressentiments. L’écriture apparaît comme un legs d’une partie de moi à ceux qui restent, et à ceux qui viennent au moment je m’en irai, immanquablement. C’est un don de moi que je fais. Puisque je laisse aux autres le mémorial de mes angoisses, de mes joies, de mes rêves manqués, de mes sentiments, de mes passions…Le tout est dans ce bouillon poétique, romanesque, et théâtral que l’écriture seule permet de fabriquer. Vivre est un prêté pour un rendu. Je m’écris sans cesse. Et sans cesse je me découvre, sans cesse je me perds en chemin, sans cesse je pars et je reviens là où tout a commencé : à moi. Avez-vous des projets à venir ? Oui. J’ai plein de projets d’écriture. Mais déjà, j’ai dans les tiroirs cinq manuscrits de roman. Je viens de soumettre un de ces manuscrits intitulé : 3 femmes malgré moi auprès de votre comité de lecture. Sauf cataclysme, je crois que très bientôt, ce roman verra le jour avec les bons soins d’Edilivre.

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