Interview écrite


11 juin 2014
Posté par
Flora

Rencontre avec Pierre Dubois, auteur de « Dans le ventre de la baleine »

Pierre_Dubois_EdilivrePrésentez-nous votre ouvrage en quelques mots ?
 » Dans le ventre de la baleine «  n’est pas un roman au sens usuel du terme. Il s’agit plutôt d’un long monologue intérieur qui mêle la narration d’une histoire très ordinaire (la rupture douloureuse du narrateur avec une femme aimée), la transcription des sentiments suscités par cette séparation, divers souvenirs et impressions fugitives et enfin une réflexion sur l’écriture même du texte. Dépourvu de presque tout signe de ponctuation, sans véritable début ni fin (on peut le lire en boucle), ce texte est écrit d’un seul mouvement (sans paragraphes distincts). L’ « histoire » et les personnages y importent moins que la matière de la narration, le texte lui-même. Il s’agit ainsi d’une tentative d’aborder le texte littéraire un peu à la manière d’une partition musicale. Enfin, cet ouvrage mélange à dessein les registres – tour à tour grinçants, familiers, poétiques, ironiques, critiques, etc. – dans un souci délibéré de présenter la réalité d’un monde intérieur instable et mouvant.

Pourquoi avoir écrit ce livre ?
La littérature, c’est la réalité augmentée : elle permet de dire la quintessence des choses. Tout projet littéraire me semble pouvoir s’apparenter à un pont jeté entre deux piles : d’un côté, au départ, une nécessité personnelle, intérieure, de l’auteur qui cherche, par l’écriture, à donner sens à son expérience vécue, à la sublimer et à l’apprivoiser ; d’autre part, une préoccupation formelle par laquelle cet auteur inscrit son travail par rapport à une théorie implicite de la littérature. Il ne saurait y avoir de texte littéraire sans préoccupation formelle. C’est cette double exigence, intime et formelle, qui m’a motivé et guidé.

A quel lecteur s’adresse votre ouvrage ?
On oserait espérer qu’il puisse s’adresser à tout le monde, parce qu’il parle de choses qui peuvent être vécues par tous et que les pages les plus sombres y alternent avec des moments de diversion comique. Cependant, le livre est parcouru de nombreuses références littéraires et musicales, ce qui en rend sans doute la compréhension plus difficile pour celle ou celui qui ne les perçoit pas d’emblée. Comme une sorte de palimpseste, le texte se tisse sur la trame latente et sous-jacente d’autres textes et références et il invite donc à un dialogue permanent avec d’autres œuvres. La forme du texte, écrit d’un bloc et sans respiration, peut également apparaître rebutante. J’ose toutefois espérer que le lecteur sensible et attentif saura passer outre le côté difficile de ce monologue débridé et en saisir les articulations et la cohérence interne en dépit des obstacles stylistiques qui lui sont tendus.

Quel message avez-vous voulu transmettre à travers votre ouvrage ?
Je ne crois pas qu’on puisse extraire, isoler et résumer en quelques mots un « message » du texte : c’est le texte lui-même qui est le message qu’il appartient au lecteur de dégager au gré de sa lecture. Forme et contenu sont intimement liés. Mon intention était de chercher à exprimer un état de désespoir absolu, sans le recours à une intrigue ni une résolution romanesques. Autrement dit, comment exprimer un état de perception et de conscience, ainsi que des sentiments, sans raconter une histoire, sans inventer une intrigue avec une profusion de personnages fictionnels ? Loin de n’être qu’une confession personnelle ou une autofiction, ce texte se veut une réflexion sur la confusion des perceptions et des impressions subjectives et les limites de l’écriture romanesque. Ainsi, s’il y a un « message », c’est que le message (dans de nos vies comme au sein du texte) n’est pas fixe, pas stable, pas défini a priori, mais en permanence à construire.

Quels sont les thèmes qui vous inspirent le plus ?
C’est essentiellement la question de la relation amoureuse qui me semble avant tout structurer mon propos.  » Dans le ventre de la baleine  » est principalement une histoire de perte, d’échec et de regret : il y est donc essentiellement question de temporalité. Les références à la musique y sont fréquentes car la musique est avant tout histoire de temps : elle nous rend présents au temps qui passe, et c’est de tous les arts celui qui peut le plus nous toucher immédiatement sans rien dire de défini, ce qui me fascine et que j’aimerais parvenir à faire en littérature, d’où mes emprunts à des formes musicales (tel le rondeau, la passacaille, la reprise de motifs). Je suis également obsédé par le rapport ou les échos entre les crises individuelles et celles qui affectent l’histoire de la société toute entière. Il y a donc en permanence, pour moi, un « sous-texte » historique, idéologique et politique.

Quels sont vos auteurs de référence ?
Mon texte s’inscrit dans une lignée littéraire qui fait du livre son propre objet et le vecteur de sa propre théorie. Le livre rend compte de sa propre genèse. Cette tradition remonte notamment au XVIIIème siècle avec Laurence Sterne, l’auteur de Tristram Shandy et du Voyage sentimental, et elle passe aussi – entre autres – par James Joyce, Marcel Proust et Samuel Beckett. Je suis aussi influencé, même si cela est sans doute moins perceptible, par l’œuvre de Stefan Zweig dont j’aime la peinture de la douleur et des émotions les plus subtiles et dont je partage la mélancolie humaniste. Et, pour l’angliciste que je suis, l’immense souffle de Shakespeare ne cesse de me bouleverser.

Quels sont vos projets d’écriture pour l’avenir ?
Je viens d’achever un nouveau roman, où il est également question de musique, de création artistique et de la difficulté de la relation amoureuse : construit en trois parties distinctes qu’une même thématique réunit, c’est davantage un roman que Dans le ventre de la baleine et la recherche formelle y emprunte d’autres voies que celles expérimentées précédemment. Enfin, je viens de commencer à jeter les bases d’un autre ouvrage qui n’est pour l’instant qu’à l’état d’ébauche.

Un dernier mot pour les lecteurs ?
J’ai conscience que Dans le ventre de la baleine n’est pas un texte charmant, plaisant ni facile. Il se veut délibérément grinçant, inconfortable, irritant – du poil à gratter. Le narrateur s’y montre parfois naïf, parfois pédant, généralement sombre et constamment introspectif et pessimiste. L’absence de signes de ponctuation comme de césures entre paragraphes rend la lecture difficile et inconfortable. Il n’y a là cependant rien d’autre que l’exigence de l’adéquation la plus intime entre forme et fond : la tentative d’écrire un état de désespoir total passait selon moi par de telles stratégies littéraires. L’alternance entre moments de frivolité ou d’apparente légèreté et les propos les plus négatifs, de même que le déséquilibre irritant qui fait que des anecdotes ou digressions secondaires semblent parfois prendre le pas sur le thème essentiel du livre, sont là à dessein pour rappeler le hasard de nos associations d’idées, la juxtaposition du grave et du futile dans notre existence, et l’instabilité chronique et comique de notre condition. Si ce texte sans résolution n’offre guère de catharsis, il clame l’importance du refuge dans les mots.
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