Interview écrite


30 avril 2018
Posté par
Éditions Edilivre

Rencontre avec Nicolas ROBIN, auteur de « La Caravane du désert »

Présentez-nous votre ouvrage

La caravane du désert est un recueil de poèmes. Mais si son objet premier est d’aborder le Beau, sous un jour classique, il ne laisse pas de poser des questions, parfois arides. Et la première d’entre-elle est une question adressée à la postérité et à la création : les auteurs classiques ont-ils épuisé toutes les formes du beau, conçu selon les canons du XIXe ? J’ai voulu me mesurer à des auteurs anciens et réputés. Je ne cherche pas à révolutionner une discipline, mais à m’inscrire dans une tradition. Je conçois que l’on puisse chercher à définir son propre système de valeurs, cela étant. De manière prosaïque, ce texte est une invitation à mener un bout de route ensemble au gré d’expériences où se dessine la frontière entre vécu et imaginaire ; où se pose l’enjeu et la question du Vrai. En effet, quand je dis ou j’exprime quelque chose, quel est le vrai et quelle place occupe ces vérités quand il s’agit par exemple de vécus de conscience, révolus, immatériels, invérifiables ? La pensée est vraie à sa façon. Ces poèmes se veulent beaux et lyriques, car si leur sens nous échappe parfois… notre goût se montre souvent plus tranché. Vient une autre question : vivons-nous dans notre tête ? je veux dire par là : quelle place occupe notre vivant dans notre lien aux autres ? et si je laisse derrière moi des bribes de ma personne – ma respiration, des cheveux, une fragrance – ai-je altéré ou grandi mon être poursuivant sa route, suis-je à présent ailleurs, aussi ? dans une idée où une impression (de lecture) que je laisse, peut-on dire à la suite que je serais un peu parmi mes lecteurs ? Se pose la question du solipsisme, et la réponse pourrait en être une frontière impossible à délimiter, a fortiori en matière d’abstractions. De ce fait, cet ouvrage participe de ce continuum ET de cette influence. Les saynètes décrites parlent de vies originales et décalées, douloureuses aussi, où le moment littéraire est un prétexte à une sublimation : le réel n’exauce pas tous nos vœux. Mais l’imaginaire y pourvoie. Le réel a pour compagnon un ressenti : le mien dans un premier temps, mais surtout celui du lecteur, qui peut même aborder chaque poème à rebours s’il le souhaite. Il se veut une maïeutique des émotions : chacun y projettera ce qu’il y souhaite. Je vous invite à le faire.

Pourquoi avoir écrit ce livre ?

J’ai écrit ce livre pour changer de vie. Aussi parce que j’ai essayé d’y mettre un terme. J’ai voulu mettre un pied dans l’embrasure des auteurs qui nous toisent de leur hauteur. Et peut-être que cette porte se refermait… allez savoir, je rentre par effraction donc. Mais je sais gré au Temps : le Temps est une puissance à part entière dans la mesure où il commue des réalités et révise des rapports de forces, en continu. Je m’explique : un texte vaut ce qu’il vaut lors de son écriture. Pour autant, il ne sera jamais achevé quel que soit le nombre des relectures. Ce qui m’étonne, c’est le fait que nous nous contentions souvent d’une signification nominale des choses et des événements alors qu’une étude approfondie nous porterait à plus de circonspection. Autrement dit, c’est parce que l’on n’atteint jamais au Vrai, l’essence de la Vérité, que toujours nous la cherchons et restons en mouvement. Et un mot, plus encore une phrase, en raison de leur arbitraire sémantique et sémiologique, ne sauraient nous contenter, à l’instant, encore moins dans un temps long. Alors pourquoi avoir écrit ce livre ? justement pour approcher ce Vrai existentiel : le fait que le point existe quand il n’est qu’une représentation idéelle, un croisement de coordonnées, deux chiffres sur une page. Pourtant, nous existons bel et bien, et nous sommes palpables… à moins qu’il n’y ait personne sous ces chapeaux… cogitons.

À quel lecteur s’adresse votre ouvrage ?

Mon ouvrage se pose comme un défi : saurez-vous sensible à sa polysémie ? Les jeux sur la langue sont un prétexte au brassage des réflexions et à la délivrance d’un doute ? Un doute raisonnable, un doute existentiel, tel se voudrait être mon écrit. Les mots ont une structure arquée, construite, ils sont bâtis et ont un certain sens. Mon esprit les utilise pour ce qu’ils sont et les détourne : souvent un mot en évoque un autre sans que leurs sens ne confluent forcément. Ils sont des coquilles dont l’intérieur et le revers sont finalement prévalents dans l’ordre des représentations. Les réalités décrites sont de l’ordre du factuel, bien souvent, mais… chaque terme charrie son lot de projections inconscientes. Notre for intérieur est le véritable moteur de notre force vitale et du couple « j’aime – je n’aime pas ». Si les choses étaient univoques, nous aurions tous un ressenti partagé et similaire. Or, il n’en est rien. Par ces poèmes, je veux exhumer des ressentis abrupts enfouis dans des inconscients qui protestent de leur bonne foi ! Ce texte ne fait pas l’économie de la difficulté et se veut comme une partition à cinq voix. Ce ne sont pas les cinq sens de l’Ecriture, loin s’en faut. Il y est sujet de péché, à plus d’un titre ; et d’un péché contre la vie : s’y refuser – peut-être – tout en se targuant de la connaître, est-ce un crime ? Il exige une certaine disponibilité à des réflexions qui ne sont pas du tout-venant, je le reconnais. Mais, en même temps, ces poèmes peuvent être lus littéralement, comme des prises de vue objectives. Ce que je souhaite par-dessus tout, c’est générer une sorte de stupeur arrêtée, une surprise… un Interdit. Je pense que le lecteur doit venir avec ses idées et qu’il doit trouver l’essence de ce texte, qui n’est autre que son ressenti, cette fameuse stupeur. C’est par l’étonnement qu’il faut aborder poème après poème – pas tout d’un coup – ce recueil.

Quel message avez-vous voulu transmettre à travers ce livre ?

Il y a un dicton qui dit : « à la fin du monde, les pessimistes auront eu raison, les optimistes auront mieux vécu… » c’est très vrai, il me semble. J’ai voulu par ce livre transfigurer ma mélancolie en quelque chose de beau, d’esthétique. J’ai voulu sublimer mon quotidien et transformer mes échecs, mes doutes, mes interrogations en des traces scripturaires malléables. Parfois, vous savez, il suffit de ressentir, c’est notre lien esthétique aux choses. Et je trouve décevant le monopole de la raison, même si je peux comprendre l’objection qui consiste à dire : « quel sens y a-t-il à vivre dans un monde que l’on ne comprend pas ? » Cette difficulté existentielle, que je ressens au fond de moi, est déchirante et fruit d’un trouble personnel. J’ai tenté de la dépasser et d’offrir une autre approche du réel.

Où puisez-vous votre inspiration ?

L’inspiration n’est pas à rechercher dans un lieu, dans une situation, mais dans mon rapport original à la réalité, la façon dont je me sens dans l’ici et maintenant. Pour Husserl, tout acte ou pensée logique résulte d’une émotion au préalable : on calcule par des émotions. J’en ai voulu susciter beaucoup. De nouveau, je fais confiance au Temps : cette variable est surprenante, tétanisante, terrifiante aussi : faîtes le test : décrivez une même idée deux fois de suite, à cinq minutes d’intervalle, les formulations changeront, les connotations aussi… est-ce à dire qu’on était différent il y a cinq minutes ? Cet être ‘‘d’il y a un laps de temps donné’’ était-il bien moi ?

Quels sont vos projets d’écriture pour l’avenir ?

Je pense écrire un autre recueil de poésies et me lancer dans une mise en forme (à défaut d’ordre…) de ma psychè ; c’est-à-dire que je vais tenter de théoriser mes intuitions philosophiques en un essai littéraire.

Un dernier mot pour les lecteurs ?

Je tiens à leur dire « Merci ». Et je les invite à rebondir sur les thématiques et sentiments éprouvés lors de la lecture pour continuer à échanger… et à « changer » notre monde, concrètement en laissant un avis sur la page dédiée.