Rencontre avec Michel Forné, auteur de « L’Écheveau des échecs »

Où habitez-vous ?
Je vis dans le sud de l’Alsace mais mes origines catalanes me font retourner souvent dans la région de Perpignan et à Barcelone.

Présentez-nous votre ouvrage
Amateur de jeux de société et de jeux d’échecs, et m’intéressant aux profondeurs de la réflexion puisqu’étant psychanalyste et médecin, j’ai eu envie de questionner ce qu’était en particulier jouer aux échecs ? En quoi ce jeu éminemment sérieux et aux tactiques redoutables mobilisait-il, depuis plus de mille ans, notre inconscient ? De quelles violences en était-il la sublimation ?
Au travers de quelques détours mythologiques, historiques, cliniques, linguistiques et sociologiques, j’ai voulu – comme dans mon précédent ouvrage “L’inconscient ça (nous) parle !” (Ed. L’Harmattan – 2013) – repenser les échecs sous l’angle des références psychanalytiques. On y retrouve la place centrale du langage (dans un jeu pourtant bien silencieux), les concepts de Phallus, de Fantasme et de Pulsion comme éléments tracteurs inconscients. En suivant les enseignements de Freud et de Lacan, le désir continue d’apparaître dès lors dans ce jeu, comme une force toujours aussi nécessaire et indestructible.

Pourquoi avoir écrit ce livre ?
Comme pour toute production artistique ou « création » symptomatique, les jeux en général et le jeu d’échecs en particulier parlent à notre plus intime et parlent de notre plus intime.
Un insu qui nous habite. Et comme cela se produit quand nous commettons un lapsus ou un acte dit “manqué”, certains ratages peuvent paradoxalement aussi être des réussites et inversement.
J’ai l’habitude d’écrire des articles de théorie psychanalytique au sujet de nombreux symptômes qui compliquent la vie des gens. Ici je suis parti d’un symptôme un peu particulier – le jeu d’échecs – pour tricoter et faire entendre l’immense richesse des messages inconscients qui se jouent dans ces moments d’interaction : qu’ils se déroulent entre deux joueurs mais aussi parfois seul contre un ordinateur et, plus loin, sur les scènes malheureusement réelles d’autres combats moins métaphoriques dans le monde.

À quel lecteur s’adresse votre ouvrage ?
A toute personne curieuse et intéressée par la complexité de la pensée humaine, dans ses rapports au collectif ou à l’individuel. A mes semblables capables de prendre la mesure de l’ambivalence des pulsions d’amour et de mort qui se livrent bataille également sur l’échiquier de nos pensées.

Quel message avez-vous voulu transmettre à travers ce livre ?
Qu’au delà des apparences, toute activité humaine renferme plus qu’elle ne montre. Que même au sein d’un jeu comme les échecs, c’est aussi une autre partie de nous qui manœuvre.
Pourquoi et en direction de qui se font ces manœuvres ? C’est tout l’enjeu de cet essai que de tenter de l’approcher au plus près, afin d’ouvrir à des sens si souvent méconnus de nous mêmes.

Où puisez-vous votre inspiration ?
Les créations humaines renferment toujours du matériel autobiographique. Celui-ci infiltre le terreau sur lequel germent les œuvres. Mais ce sont aussi les problèmes dont viennent me parler tous les jours mes patients, qui enrichissent mes sources d’inspiration. Tout cela se mélange pour constituer une sorte de pâte suffisamment malléable et dense que je mets au four de mon imaginaire, et dont j’espère partager la saveur avec qui voudra bien s’attabler à mes pages. Pour ce travail sur les échecs, il m’est apparu assez tôt qu’il ne parlerait pas uniquement du jeu d’échecs lui-même, mais qu’il irait aussi explorer toute une série d’autres échecs … ceux qui ne manquent jamais de parsemer les vies.

Quels sont vos projets d’écriture pour l’avenir ?
J’ai plusieurs chantiers en perspective, dont un travail collectif en cours de publication avec un artiste-peintre et un romancier autour des 26 lettres de notre alphabet. Un travail étonnant, passionnant et original à la croisée entre art, littérature et psychologie des profondeurs intitulé Eidesis, palimpseste d’étoile – la lettre peinte, écrite et interprétée (Ed. Thot).
Trois autres livres sont en cours de réflexion : un sur le « manque » qui est un paradoxal carburant dans les vies de tout un chacun. Il me permettra d’essayer de faire entendre comment « maintenir du manque » est indispensable à l’équilibre. Comment « manquer de manque » peut s’avérer très toxique et surtout comment le langage est lui-même la condition fondamentale de ce manque qui nous habite.
Un autre axe de travail reprend l’heptalogie de la saga Star-Wars vue sous l’angle de la psychanalyse. Et enfin un dernier retracera peut-être la lignée mythologique grecque des Tantalides le long des très nombreuses unions incestueuses jusqu’au matricide d’Oreste envers Clytemnestre.

Un dernier mot pour les lecteurs ?
Je n’aime guère les derniers mots … je leur préfère les points de suspension qui permettent d’envisager des suites, mais toutefois pour répondre à votre question, j’attends de la part du plus grand nombre, de pouvoir rester curieux, ouverts aux échanges et à la diversité de points de vues. Je voudrais leur transmettre la force du désir et la méfiance envers toutes sortes de certitudes. Et si l’envie de partager leurs sentiments après la lecture de tel ou tel ouvrage les prend, qu’ils n’hésitent pas. Pour ma part je serai ravi de participer à de tels moments d’échanges.

Merci à Edilivre pour m’avoir permis de mener à bien cette publication.