Rencontre avec….David Kpelly

 

David Kpelly, vous êtes déjà l’auteur d’une trilogie dessinant des traits spécifiques du continent africain. Vous venez de publier un quatrième livre, un recueil de nouvelles intitulé Apocalypse des bouchers. Pouvez-vous nous faire un bref résumé de ce nouveau livre ? Merci de m’avoir accordé cette opportunité pour parler de mon livre. Mon livre intitulé Apocalypse des bouchers parle, tout comme mes trois premiers livres, de l’Afrique. Une Afrique toujours plongée dans un malaise indescriptible généralement dû à une situation sociopolitique très instable, des relations inégales avec le reste du monde, l’Occident en l’occurrence, une histoire mal appréhendée, et aussi des coutumes et traditions qui peinent à tenir debout de nos jours, devenues de véritables obstacles à l’essor du continent noir. Le livre est subdivisé en deux parties : une première partie intitulée « Contes et légendes de ma boucherie », où il est question du quotidien des habitants d’un petit pays imaginaire de l’Afrique occidentale dirigé par un fils ayant remplacé, à la suite d’une élection frauduleuse et entachée de violences, son père dictateur d’une quarantaine d’années, et une deuxième partie intitulée « Contes et légende des bords du fleuve Niger » qui décrit le chaos d’un pays africain à majorité musulmane écartelé entre la religion, les coutumes et traditions, la politique, la xénophobie… C’est le regard de jeunes Africains sur leur continent déchiré entre la politique, la religion, les coutumes, les divisions, les suffisances et insuffisances des dirigeants…

Pouvez-vous nous expliquer le titre : Apocalypse des bouchers ? Apocalypse des bouchers est le titre de l’une des nouvelles du recueil. Dans la Bible, le livre de l’Apocalypse décrit la fin du monde. Une fin tragique pour les méchants hommes. Les méchants hommes dont les bouchers, ces hommes sanguinaires qui, aveuglés par leurs vils intérêts particuliers et d’autres raisons obscurs,  ne peuvent vivre sans le sang de leurs concitoyens auxquels ils se sont imposés, dans la plupart des cas de manière violente et frauduleuse, comme dirigeants. Le boucher, au sens figuré, désigne un homme sanguinaire. Et dans la nouvelle qui porte ce titre, je décris la fin très tragique d’un homme sanguinaire, un félin, un tueur de la République, qui a fondé son ascension sociale sur le meurtre. Des lecteurs de mon pays, le Togo, et d’autres pays qui lui ressemblent sur le plan politique, y trouveront le parcours d’un ou plusieurs hommes politiques de leurs pays, ces hommes qui volent, violent, mutilent, emprisonnent, tuent chaque jour ou pour garder leurs postes non mérités, ou pour graver des échelons dans l’ascenseur sociale de leur pays. Le boucher de ma nouvelle se nomme Kouakou Tohossou, ayant assassiné son père, sa mère, son patron, sa femme, ses profs… pour finalement faire la rencontre de feu dictateur Baobab Senior alias Etienno I, une rencontre qui changera sa vie, le fera tour à tour musicien du président-dictateur, ambassadeur, ministre de la Communication, conseiller à la Présidence… Mais il mourra finalement très vil, humilié, profané, dans une totale indignité.

Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à écrire sur ce sujet ? J’écris sur l’Afrique et son quotidien meublé de problèmes, de déceptions, d’échecs, de soupirs, de larmes parce que je partage la conception selon laquelle un écrivain est un observateur de son époque. Les écrivains de la négritude ont écrit sur la colonisation et la déchirante rencontre entre les cultures africaine et occidentale. C’était leur époque. Aujourd’hui, même si cette rencontre engendre toujours une flopée de conflits, je ne pense pas que ce soit la majeure caractéristique de l’Afrique de mon époque. L’Afrique que je connais, que j’ai toujours connue, est celle-là qui hésite toujours entre un passé mythique et un présent raté, et qui observe l’avenir sans grand espoir. Une Afrique naufragée dont le premier responsable est elle-même.

Souhaitez-vous faire passer un message particulier à travers cette saga ? Mon message n’a pas changé depuis mon tout premier livre. Et il ne changera pas tant que l’Afrique n’aura pas changé. Le continent noir ne va pas bien. Il faut le constater pour y trouver des solutions. Chaque Africain de bonne foi doit aujourd’hui reconnaître que son continent souffre, et s’il continue ainsi la renaissance africaine n’aura jamais lieu. Jamais. Les solutions à nos maux, nous devons les trouver ici, chez nous, nous-mêmes. Pas ailleurs. Ni avec l’aide de qui que ce soit.

Selon vous, quels sont les lecteurs qui devraient se sentir concernés par les thèmes que vous abordez ? Même si toutes mes nouvelles ont pour décor l’Afrique, les thèmes abordés, le malaise social, la pauvreté, la xénophobie, les déboires des politiques, les farces religieuses, ne sont pas spécifiques à l’Afrique. Ces réalités se rencontrent partout dans le monde. Mon livre est une pure œuvre de fiction, et chaque humain pourrait être interpellé par les thèmes qui y sont abordés.

Comment avez-vous procédé pour écrire votre livre ? L’observation de la vie autour de moi. Certains lecteurs reconnaîtront facilement dans les différents décors du livre mon pays d’origine, le Togo, et mon pays d’accueil depuis quatre ans, le Mali. Certaines nouvelles ont été écrites quand j’étais encore au Togo, d’autres au Mali. J’essaie d’être le plus réaliste possible dans mes textes. Il faut que mon lecteur soit convaincu que ce que je raconte s’est passé, se passe, ou peut se passer. Je n’ai pas trop recours au surnaturel.

L’humour occupe une très grande place dans votre livre. Pourquoi avez-vous choisi de faire rire en abordant des thèmes si sérieux et même des évènements tragiques ? L’humour est une partie de moi, en tant qu’auteur. J’ai une préférence particulière pour les auteurs qui savent traduire leurs messages, quels qu’ils soient, en faisant rire. L’humour permet de porter les maux les plus hideux, relater les faits les plus tragiques sans nécessairement chercher à émouvoir, les faits les plus banals sans paraître trivial… L’humour, pour moi, rend le style léger, fin, agréable et donc très accessible. Ce n’est pas une règle que d’aborder les sujets dits sérieux en empruntant un ton solennel, cérémonieux. Même si c’était une règle, il faut la briser. On peut parler de toutes les situations tout en amusant le lecteur. On lit avant tout une œuvre de fiction pour se divertir, pas pour partager les peines ou les douleurs des personnages.

L’écriture a toujours été une passion pour vous ? J’ai commencé à écrire dès mes bas âges, l’école primaire. Je faisais de la poésie. J’ai terminé mon premier roman à seize ans, au lycée. L’écriture, c’est moi. Je ne peux pas vivre sans écrire.

Quels sont vos projets futurs en tant qu’auteur ? Ecrire beaucoup de livres, des nouvelles, des romans et des essais. Et arriver à faire passer mon message auprès d’un très grand public.