Rencontre avec Cinabrine, auteur de  » L’Unique « 

Cinabrine_EdilivreComment le lecteur doit-il aborder votre ouvrage ?
L’Unique est une invitation à la promenade, à l’abandon. Accepter une marche sans horizon certain et la mener avec confiance, accepter de s’abandonner au cœur du Rien et de l’Inattendu, accepter de ne pas savoir, ainsi pourrait être la posture du lecteur curieux et audacieux. Etre disponible. Accueillir. Je crois qu’il y a un trésor en toute chose (rencontres, événements, situations, etc.). Il n’appartient qu’à nous de le surprendre. Alors, j’invite mes lecteurs à écouter cet enfant en eux qui ne demande qu’à s’émerveiller, qu’à s’étonner. Acceptez de vous perdre le temps d’une rencontre avec un poème pour y trouver votre trésor. Imaginez cette rencontre avec ce livre comme l’opportunité de converser avec un autre et de vous découvrir dans cette marche à deux.

Rien attendre

 Elle écoute, sans volonté, sans intention, elle

écoute, le rien, le là, le ciel vide de Désir et Mémoire,

elle écoute, sans tache, pure,

 Silence lave ses traits, peut-être aspire sa voix

grêle, surprendre envoûte sa pâleur, le Temps, à son

être, disparaît, elle, écoute,

 Les mots volants aux cieux, les rires roses de la

mouette, l’enfant, le grésillement de l’asphalte

grouillant, le chant vert bleu d’une forêt polyglotte, le

sermon d’un roseau solitaire, elle, écoute,

 Elle,

 Aimante,

 Libre.

Pourquoi avez-vous choisi de rédiger des poèmes ?
Le terme « choisir » est intéressant. Choisi-t-on d’écrire ? Il m’arrive de penser que l’histoire est écrite avant même que les mots ne glissent sur la page. J’ai vécu l’écriture comme une urgence, un appel à la vie, un élan de vie. Ecrire et vivre ou quand vivre et écrire finissent par se confondre… Je vis l’écriture comme un état d’être qui me ramène à l’essentiel, à l’essence des choses, au cœur de la vie, dans l’Ici. Le sacré de nos vies réside peut-être là, dans cette attention d’instant en instant à ce qui est et dans notre capacité à nous en émouvoir, à nous en étonner. Tout parle à celui qui sait entendre. J’écris pour me rappeler ceci : au-delà des mots, des concepts, des conditionnements, des habitudes, des mémoires, des jugements, des apparences, il y a le Réel, le monde véritable, la vie nue ou la vie dans la vie. Il s’agit en quelque sorte de voir l’extraordinaire dans l’ordinaire, de voir au-delà de la chose, ce qu’elle révèle, ce qu’elle chuchote au silence en secret. En réalité ce qu’elle vous chuchote en secret.
Dans cette recherche de vérité, il n’y a plus d’a prioiri, mais une perpétuelle « re-découverte » de ce qui est. Il s’agit de « désapprendre » et de laisser s’exprimer notre connaissance intuitive du réel.
Peut-être que la poésie seule pouvait exprimer cela, cette « re-découverte » de ce qui est, ce dévoilement de la présence pure ? J’ai dessiné sur la page des symboles et des images. Dans cette écoute du Réel, dans cette contemplation de la vie, mes écrits se sont faits poèmes, comme une évidence.

 Aube,

 Mon cœur galope frénétique dans le vestibule de

mon être,

Le monde s’éveille.

 Ce matin, j’ai croqué l’âme du monde,

Elle était là, partout, là,

Béante, Sublime.

 Pour la première fois, j’ai vu,

 Aube.

 Ce matin j’ai ri j’écoutais le silence éveillé

Il m’a glissé un je t’aime là au creux de mes oreilles

Elles se souviennent cette chatouille guerrière

poivre-et-sel une impénitente joie

 II

 L’homme chapeau regarde,

Sol mouillé, trois perles de pluie, trois rides au front.

 Il ne voit pas son âme dans la flaque,

Elle lui sourit pourtant,

Elle lui sourit toujours.

 L’homme chapeau s’en est allé, sans elle.

 Quels penseurs et écrivains vous inspirent ?
Depuis toujours, je me nourris des livres. Ils sont pour moi une seconde maison. J’aime y retrouver des amis, des guides avec qui converser. Nombreuses sont ces rencontres qui m’ont permises d’ouvrir mon horizon, mon être. Ces livres marquants m’ont donné le goût de la connaissance, de la connaissance de soi et par là-même de celle des hommes et du monde. Je ne citerai ici que quelques-uns de ces écrivains qui m’ont amené à me questionner sur le sens de l’être et de la vie. Je pense à Montaigne, Tchékhov, Racine, Kundera, Baudelaire, Camus, Zweig, Christian Bobin… et tant d’autres me viennent à l’esprit. Je vous confierai enfin qu’en ce moment je suis plongée dans les univers lumineux d’Eugène Guillevic et de Gustave Roud.

Quel est le registre dominant de votre recueil ?
L’Unique retrace le cheminement d’une âme en quête d’elle-même. Cette quête aboutit à un changement de conscience, à une compréhension nouvelle du sentiment de l’existence. Parce qu’il s’agit ici de relater la transformation d’un sujet dans son rapport à soi et au monde, on peut dire que le registre lyrique est le registre dominant. Nous allons au plus intime de l’être.
Deux mouvements se dessinent dans le recueil. Le premier temps est celui du déséquilibre, de « l’éclaboussure ». C’est cette « caresse trébuchante » révélatrice d’un chaos. Ce déséquilibre nous arrache en quelque sorte au monde que nous nous étions construits, à ses codes et représentations figés. Il nous révèle les failles et les limites du système que l’on s’est crée, etc. L’être se découvre divisé, loin de lui-même, perdu. Comprendre. Comprendre que la vie menée jusqu’ici n’est pas la sienne. Comprendre que l’on vit à côté de soi et non pas avec soi. C’est la figure de cette âme qui erre, ou encore de l’homme au chapeau, etc…L’être expérimente alors la souffrance et s’interroge sur son sens et plus généralement s’inquiète du sens de la vie. Que signifie Vivre ? Etre ? Qui suis-je ?
Le geste d’écriture amorce le second mouvement. Ecrire est une manière de reconstruire l’être éparpillé, de redonner du sens au non-sens, d’être au plus près de soi. Alors, de la mort du moi « illusion », divisé, l’être naît à lui-même : « Je naît Autre ». Cette nouvelle naissance révèle un changement de conscience. Le Je découvre le mouvement de la vie vraie. Il touche à la vérité de l’homme et du monde.
C’est subitement pressentir « le mouvement perpétuel » qui anime l’univers. C’est comprendre que nous sommes et que nous ne sommes jamais et qu’à chaque instant, le choix d’être ou de ne pas être nous est donné… C’est faire l’expérience positive d’une communion avec le Tout. C’est le goût de la vie simple, des petits riens. C’est le temps où l’être vit sa vie en conscience, s’abandonne à lui-même après s’être libéré de ses conditionnements. C’est le choix de la liberté et de la solitude.

 « Seul en lui-même, seul, sans mémoire, seul sans

patrie, seul sans vérité, seul sans culture, seul sans

religion, il crée, il s’appartient, il est. Liberté.

 Il se sait ne sachant pas. Il se sait s’observant. Il se

sait innocent. Il est. Liberté ».

 Rieurs l’arbre, l’enfant,

L’Impénétrant mordu,

Un secret, tendre,

Pastel, Communier,

 L’ivre écorce, sème, éclaire,

La lèvre stupide, candide,

Accueille, l’Estimé,

Des silences-vérités,

Se lier,

 Au bois de Bcharré,

Deux souffles mêlés, l’enfant,

Serre le monde, dans ses bras frêles,

Le cèdre millénaire, fragile errant, immense pierre,

 Ils se reconnaissent,

Une voix, familière, inconnue ;

Une danse éphémère, millénaire,

Ils s’inondent l un, l autre, mille merveilles,

 Cette offrande, un baiser, l’instant éternel, saisi,

Un mariage, l’être épouse l’Être,

L’Unique sauvé.

Auriez-vous un dernier conseil pour vos lecteurs ?
La lecture est un terrain merveilleux pour s’expérimenter « être en mouvement », être-en-devenir…Elle est un cadeau que l’on s’offre, un moment que l’on se donne. Lisant, nous sommes à la fois lecteur et auteur de l’histoire. Lire, c’est également s’écrire.