Rencontre avec Bruno Szwajcer

 

 

 

 

Bruno Szwajcer, la bibliothèque d’Edilivre compte à ce jour deux de vos ouvrages, Dans le fleuve de la mort & Autres murmures et Personnage sans peur. Pouvez-vous nous exposer les différents thèmes abordés ?

Avant de vous exposer les différents thèmes qui parcourent mon dernier ouvrage, il est important de considérer Dans le fleuve de la mort autant comme un écrit poétique que politique.

Par la longue préface que j’ai voulue placer en incipit, j’ai expliqué ce qui a motivé ce nouveau  recueil.

Je suis parti d’un constat. Aujourd’hui, l’économie a tout envahi. La culture, comme le reste, est un produit de consommation. Nos rapports à la totalité ambiante sont régis par des lois économiques dont nous sommes dépendants.

Pour être rentable, l’art doit être au service de dogmes et d’émotions préfabriqués. Il en résulte une dictature du formatage, un appétit de mièvrerie. A tel point qu’on s’imagine que l’art ne doit jamais franchir les bornes de la morale. Situation augurale bien triste, puisque de tout temps l’art a été le véhicule des mauvais garçons et des contestataires ! Michel-Ange n’aurait jamais peint la Sixtine s’il n’avait pas été de caractère ombrageux. Benvenutto Cellini n’aurait pas plus fondu le bronze de son Persée s’il ne s’était servi du bois de sa maison qu’il réduisit en miettes pour obtenir la juste flamme à son dessein. Pour créer, il faut une bonne dose de folie et un caractère bien trempé qui ne sauraient pactiser avec de l’irrésolution. Il faut être persuadé que ce que l’on écrit (souvent, à tort) est capital. Sans cet orgueil démesuré de l’artiste, il faut poser le stylo, et passer à autre chose.

J’ai intitulé mon recueil Dans le fleuve de la mort car l’art est en train de devenir mortifère. Une avalanche de bondieuseries, de drames convenus se déverse dans nos antres commerciaux.

 Le droit à la singularité s’est estompé au profit d’une identité du tout monde. De plus en plus, les artistes se voient contraints de rentrer dans un moule. Il y aurait, d’ailleurs, dans la lignée d’un Ramon Gomez de la Serna un roman à écrire sur cette fabrique des sentiments à l’instar de ces jeux télévisés où en trois mois on fabrique des chanteurs d’une nullité effarante qui sont adoubés ou rejetés en fonction du vote du public. C’est consternant. La télévision fabrique des artistes, comme une usine des boulons.

 L’un des domaines encore étranger à l’argent, c’est la poésie. La poésie est peu lue. De ce fait, elle œuvre en silence, et innove. C’est même sa qualité principale.

Quant aux thèmes abordés dans mon dernier ouvrage, ils sont baroques. Ostentation et art de la métamorphose sont au rendez-vous. Fasciné par le mythe d’Orphée, ce deuxième ouvrage a été l’occasion de le réinterpréter. Je n’ai pas la prétention comme Dante d’être épaulé de Virgile lors de ma descente aux enfers, ni de posséder un génie aussi adroit et virevoltant que le florentin. Dante, c’est le Dieu des poètes dont aucun d’entre nous n’approchera jamais. Mais j’ai voulu brandir les valeurs qui étaient miennes en droite ligne issues de l’humanisme et du paganisme. La deuxième partie du recueil est un hommage aux victimes du onze septembre. Même si je n’apprécie, ni le mode de vie américain, ni son régime politique, j’ai voulu rendre hommage aux victimes. Cet attentat a été pour moi un choc. Ayant été élevé comme beaucoup dans le mirage du rêve américain dont je me suis vite dépris, j’ai ressenti cette agression comme le début de la fin. Et c’est à mon sens le cas. A partir du 11 septembre, les USA vont décliner. La Chine va devenir le numéro un mondial. La troisième partie, bien que plus faible, offre une réflexion sur le rôle de l’artiste. Je l’ai intitulée « Nécessaire turbulence » en réaction à un Occident qui veut en faire un personnage déconfit. Je me répète peut-être inutilement. Mais un artiste se doit d’être un rebelle. Animé de son esprit critique, il ouvre les yeux de ceux qui les ferment. Sinon, à quoi servons-nous ?

Quelles ont été vos sources d’inspiration pour écrire ces livres ?

 Il pourrait sembler vain de vouloir résumer les sources d’inspiration à quelques auteurs ou quelques étapes existentielles. Pourtant, chaque artiste a des dettes vis-à-vis de ceux qui l’ont précédé. Le nier serait aussi inélégant que mensonger.  On commence par imiter. Puis, on se débarrasse lentement mais sûrement des influences qui nous guident dans l’expression de notre art. Le mot source sous-entend autant la filiation que ce qui est à l’origine de toute création. S’agissant de mes maîtres, me viennent à l’esprit les poètes latins (Horace, Claudien), les discours d’Eschine et de Cicéron, les poètes de la Renaissance (trop souvent méconnus), Musset, Vigny, Baudelaire, Mallarmé, Saint-John Perse, Shelley, Ungaretti, et enfin, les poètes arabes et de langue espagnole.

 Mes sources d’inspiration varient selon l’existence que je mène, tantôt studieuse ou affairiste, tantôt effacée ou enivrante. En vérité, les thèmes poétiques sont universels.  L’amour de la femme, le songe, la liberté, la tristesse, la nostalgie sont des poncifs. Mais c’est par le travail de la langue qu’un poète se distingue de ses semblables. C’est pourquoi ce que j’appelle le chant – la façon de faire sonner le mot partagé entre le son et le sens – est primordial. Il ne faut jamais abolir sa spécificité, tout au contraire la cultiver, en faire son sédiment. A l’instar d’un musicien, mes œuvres poétiques sont numérotées. Elles permettent de suivre mon cheminement intellectuel. Et aussi d’assurer une unité. Quant à l’inspiration, ce n’est qu’un préambule. Derrière une œuvre se cache beaucoup de recherche, de travail, de remords. Il faut errer pour naître.

 Quels sont les types de lecteurs susceptibles d’aimer vos livres ?

Question délicate et d’importance. Qui lit encore les poètes ? Et que cherche-t-on en lisant de la poésie ? J’imagine que mes lecteurs accepteront l’idée de partir pour une terra incognita où ils devront s’abandonner à la primauté d’une pensée égotiste pleine de ricochets à la façon des cailloux qui font des bonds sur l’eau. Ma poésie, bien que partant du réel, ou d’une confrontation avec un phénomène, ou d’une expérience personnelle, a un parti pris en faveur de l’humaine condition ; pour autant, elle reste abstraite dans la mesure où le point de vue descriptif ou concret ne m’intéresse absolument pas, à l’opposé du roman. Je suis incapable de m’extasier en lisant Le parti pris des choses de Francis Ponge. Je le trouve soporifique. Je me demande encore pourquoi l’on étudie – qui plus est à l’école – ces pensums ! Pour moi, la poésie reste du domaine du sacré, de l’improbable. Je ne suis pas fasciné par la mode d’une poésie qui ferait l’éloge d’une motte de beurre ou comme dans le nouveau roman, d’un objet. Je crois à une poésie païenne, dionysiaque. Zarathoustra n’est jamais loin de mes errements.

 Pouvez-vous faire partager un petit extrait de votre dernier ouvrage à nos lecteurs ?

Bien sûr ! J’ai choisi une strophe adaptée à ce long discours que j’ai tenu au travers de vos questions :

« Suis-je cet homme-là :

L’ancienne grappe aux os romains

Ou le roseau en or

Percevant un droit pour chaque idée conçue,

Même la plus inutile ?

 

Sur la clé qui m’ouvre le paradis

En reflet de la mort,

La clé bibliothèque des fantasmes,

Je grave un œil fantôme

Pour prendre naissance

Un œil tenace, une pensée fixe.

 

De l’étrange jaillit l’opéra de l’espoir ;

D’une jonquille sacrifiée, un éclat,

Une science du monde,

Un masque pour la survie… »

 D’où vient votre passion pour l’écriture ?

 Plutôt que d’employer le terme de passion, si vous me le permettez, j’utiliserai celui de vocation. L’étymologie suggère mieux l’importance de l’appel. Ecrire est un prolongement du corps, une nécessité au même titre que respirer, manger, faire l’amour. Le poète Jean Bancal me disait : « On naît poète, on devient écrivain. » Du plus loin que remontent mes souvenirs, je crois que je me suis toujours vu tracer des signes – même à l’époque où je ne connaissais pas l’alphabet – pour écrire. L’écriture donne un sens à ma vie. A part le sexe, c’est le seul acte qui me rend festif, débonnaire.

 Parlez-nous de vos projets à venir…

Un nouveau recueil est en préparation. Il s’intitulera Le Retable . Il regroupe un ensemble de poèmes des années 2001 à 2010. Après, j’aimerai reprendre les poèmes de mes débuts publiés aux éditions Obsidiane dont l’édition me paraît plus qu’imparfaite. J’avais cédé, à l’époque, à la tentation de la publication. Mais, honnêtement, je n’en suis pas fier. Ecrire demande du temps. Toute chose qui à notre époque s’oppose au cycle paranoïaque dans lequel nous nous enfonçons, jour après jour. J’admire les peuples qui conservent encore cette sagesse de la lenteur. Festina lente.