Rencontre avec Armanda Gaud

Pourquoi  écrire La Nuit Accordée ?

Tout simplement parce que j’en avais envie. Il nous arrive, pour quantité de nos actes, même pour les plus importants, les plus décisifs, d’oublier de nous demander : « et ensuite ?…que va-t-il se passer ? ». Le projet me devenait clair au fil de l’écriture et gagnait en cohérence. On dit qu’un livre « s’écrit tout seul », d’une certaine manière c’est vrai.

Vous dites la même chose d’Arizzo

Mais lui peignait. Aborder un autre art c’était intéressant. L’analyse du tableau de Bellini m’a beaucoup appris. A lire La Nuit Accordée on le classerait parmi les science fictions.  Nous ne vivons pas dans une société de clonés ? Il ne s’agit pas du tout de science fiction. J’ai donné à la Cité une personnalité propre, bien qu’énigmatique. La grotesque Cérémonie du Passage, les Danses dont personne ne comprend le sens, en font mieux qu’un simple décor. Mais l’essentiel était de savoir comment des êtres comme nous pouvaient vivre cette vie de la Cité et je me suis efforcé de voir la vie de ces personnages, de la décrire et de décortiquer leurs mécanismes psychologiques. Tel Arizzo, nullement découragé par le Vicaire de Monseigneur cherchant à lui démontrer que la perfection « ce n’est pas le néant mais le Rien » et qui se débat pour créer un Chef d’œuvre commandé par une inconnue décidée à ne le contempler qu’une fois avant de l’enfermer dans un cabinet noir d’où elle ne le sortira plus jamais, Mauser, qui, dans une société très libérale mais dont les Règles de Vie lui interdisent de « chercher à savoir ce qu’il ne sait pas », se trouve confronté à un Savoir imposé par les événements et qui bouleverse totalement sa vie.

Mauser  a en effet du mal à supporter ces contradictions

Dans la Cité le frère aîné vit avec le frère plus jeune sans pouvoir aimer cet être trop semblable par son origine et trop distant par son âge. Vivre avec son clone c’est vivre seul avec soi-même, on est égoïste voire égotiste, on n’aime pas l’autre que l’on a le devoir d’aimer tout en étant incapable de s’aimer soi-même, guetté qu’on est par l’arrogante haine de soi. C’est ce que va vivre Mauser avec ses frères : l’aîné et le cadet. Regardez autour de vous. La plupart des gens négligent ce que pourrait leur apporter une curiosité tournée vers les " autres", vers ce qu’ils peuvent penser, ce qu’ils peuvent être. Probablement tenaillés par des angoisses d’origines diverses ils se laissent manipuler par un mécanisme ressassant un bruit de fond brouillant toute idée venant d’un l’extérieur dont ils sont incapables de tirer quelque profit que ce soit. Pour évaluer exactement nos capacités à communiquer il ne faudrait pas s’en tenir au fait que "nous nous racontons" sans nous faire prier, et souvent sans même qu’on nous le demande. Nous monologuons sans nous préoccuper du choix du destinataire, un simple spectateur nous suffit. Peu importe qui il est puisque nous l’ignorons et lui accordons de n’avoir pas envie de nous comprendre. S’exprimer, s’affirmer, c’est la seule chose qui compte. Qui sait ? Peut-être que sans cela nous cesserions tout simplement d’exister ?…….. Dites-moi, quand, pour la dernière fois, vous a-t-on demandé « et toi qu’en penses-tu ? ». Je néglige évidemment l’éloge attendu de la déco d’un salon fraîchement refait.

Pensez-vous que nous vivons dans une société ou l’on ne doit pas « chercher à savoir ce qu’on ne sait pas » ?

Cela peut paraître paradoxal mais je crois que nous en sommes plus proches que vous ne le pensez car tous les savoirs ne sont pas identiques. Il y a ce que j’appellerais le "vrai savoir ", celui déjà soumis à l’épreuve de la critique, de l’expérience, celui de l’école, de l’université, ou de la pratique d’une profession et puis il y a ce que j’appellerais le " non Savoir " reçu au hasard des rencontres, savoir quelquefois véritable et d’autres fois trompeur mais qui devrait impliquer un doute provisoire. Ce savoir là, inévitable voire nécessaire, occupe la plus grande partie de notre mémoire, mais ce qui est grave c’est la confusion qui fait qu’on l’égale au premier et qu’on va jusqu’à mépriser celui-ci parce que reposant sur des bases qui datent ou parce qu’acquis avec peine. Ayant facilement accès à une masse illimité d’informations nous nous croyons avisés et savants tout en négligeant les règles élémentaires de la pensée. Je pense que nous devrions lire et relire La Révolte des Masses de José Ortéga Y Gasset je ne l’ai découvert que très récemment mais c’est à mon avis un des livres les plus lucides du XX° siècle.

Autre paradoxe Mauser s’enferme dans une affirmation de culpabilité qui le torture, cela vous paraît actuel ?

Il est vrai que nous vivons dans une société où les règles morales voient leurs frontières sans cesse évoluer et bien peu de gens se sentent habités de scrupules moraux. Le cas de Mauser est bien différent : manipulé (jusqu’à quel point ? et par qui ? C’est aussi une question), il a transgressé une des Règles de Vie de la Cité. L’Eglise (drôle d’Eglise) et le MRE, son Ministère, seraient prêts à oublier mais pour lui les choses ne sont pas si simples. Il Sait ce que les autres ne savent pas, un savoir qui, s’il était révélé serait, peut-être, la mort de la Cité. Il lui faut porter ce secret et les tentations qui l’accompagnent. Le pardon, l’absolution lui permettrait de survivre mais on ne lui offre que l’indifférence et la négation de ses souffrances.

Comme vous dites, drôle d’Eglise !

Oui, ce serait très compliqué de l’expliquer ici d’autant qu’elle semble se réfugier derrière l’héritage de deux Conciles dont elle prétend ne rien savoir. Arizzo, peintre amateur, mais Maître de Danses à la Grande Nef, va tenter de comprendre mais il y a des mystères qui trouvent leur justification en eux-mêmes et … Savoir ?  Toujours le même problème.

Dites-nous avez-vous d’autres projets ?

Un projet n’a vraiment de valeur que lorsqu’il n’est plus projet. Alors….. que dire ?

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